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Pourquoi « les émeutes de novembre 2005 » en France n’ont-elles pas touché la Belgique ?[1]


Este excelente análisis del sociólogo belga, profesor de trabajo social en Louvain-La-Neuve y doctorando del Centre de Sociologie Européenne Jean-François Gaspar, recoge por escrito una intervención realizada en el seminario de Gérard Mauger -IRESCO-CSE, París- consagrado en el 2005-2006 al estudio de los disturbios en Francia. Un ejemplo de rigor analítico y argumentativo para estudiar un fenómeno social complejo.

JEAN-FRANÇOIS GASPAR

Bruxelles est une grande ville francophone, une de celles les plus rapidement accessibles en train ou en voiture depuis Paris. De plus, les médias français (télévisions, radios et, dans une moindre mesure, journaux) sont très présents en Belgique et les médias belges francophones consacrent beaucoup d’espace à l’actualité française. Comment se fait-il dès lors que la contagion de ces « émeutes » se soit limitée à la frontière du Nord de la France ? Qu’est-ce qui fait qu’en Belgique, ces « émeutes » n’aient pas fait d’émules ?
Certains médias se sont pourtant évertués à trouver l’un ou l’autre incident mineur dans des « quartiers difficiles » de Bruxelles où l’on disait que des bandes de jeunes français débarquaient pour semer des troubles ou même, dans des quartiers ou des villes « paisibles ». Ainsi à Louvain-la-Neuve, petite ville universitaire, une vieille voiture a été brûlée par des étudiants qui organisaient une fête, ce que certains ont pris pour un indice d’une éventuelle contagion en Belgique : le journal El Pais en a même fait état dans un petit article dans lequel il indiquait que les « émeutes » françaises s’étendaient en Belgique.

Parmi les cinq éléments de compréhension que je propose[2], la première partie du premier élément est celle qui a été le plus souvent reprise par les journalistes, les hommes politiques et les sociologues appelés à commenter ces « émeutes » dès les premiers jours de novembre[3].

I. Le facteur le plus souvent mis en évidence comme rendant « impossible » la contagion, est l’absence, en Belgique, de « banlieues ». Ce terme est très peu usité en Belgique où l’on évoque beaucoup plus couramment « la périphérie » : « A la banlieue rouge de Paris s’oppose la périphérie bleue de Bruxelles ». L’essentiel de la périphérie bruxelloise étant de fait constitué de quartiers riches alors que dans le centre de la ville existent des quartiers très pauvres. Ces quartiers pauvres ne sont cependant pas très étendus, il n’y a donc pas une concentration aussi importante de populations vivant dans des conditions difficiles que dans les « banlieues » des grandes villes françaises. La Belgique ne peut cependant en tirer aucune fierté car aucune politique vraiment ambitieuse n’a jamais été menée pour développer un habitat pour les classes populaires, comme ce fut le cas en France (même si en bout de course, cela a engendré de nombreux problèmes). Les quartiers qui sont encore habités par les classes populaires dans le centre des villes se situent aux endroits où a existé et/où existent encore de la spéculation immobilière et/ou la recherche d’une rentabilité maximum[4] en attente d’une expropriation. Les deux exemples les plus emblématiques sont ceux du quartier Nord et celui de la gare du Midi à Bruxelles. Jadis ces deux quartiers étaient riches. A la fin des années 60 et au début des années 1970, le projet de faire entrer l’autoroute venant de Liège dans le centre de la ville pour le premier quartier et, pour le second, l’extension de la gare pour accueillir le Thalys, les TGV, etc., ont fait fuir la bourgeoisie qui a loué ses habitations à des familles maghrébines d’abord, turques ensuite, et maintenant originaires des pays de l’Est, en attendant une possible expropriation ou, maintenant, la réalisation de grands projets commerciaux (gare du Midi).

II. Le deuxième élément moins évoqué, est la composition de la population étrangère en Belgique. A la différence de la France, l’histoire coloniale de la Belgique n’a que très peu joué dans l’histoire de l’immigration[5] : les Congolais de l’actuelle RDC représentent moins de 5% des étrangers en Belgique alors que les Algériens représentent plus de 50% des étrangers en France. Ici encore, aucune fierté à en tirer quand on constate l’état actuel de la RDC ainsi que l’état du quartier où se retrouve la majorité des congolais à Bruxelles (le quartier Matongué).

III. Le troisième élément tient à la densité du tissu associatif en Belgique. Globalement, ce tissu associatif semble[6] beaucoup plus développé qu’en France et est plus soutenu par les instances fédérales belges (même si des pans du secteur associatif sont de plus en plus fragilisés) que ne le sont les associations par l’Etat français. Les associations en France paraissent être « un surplus » alors qu’en Belgique, elles sont intégrées aux politiques sociales. Ces associations servent souvent de « support d’appartenance collective » (R. Castel). Celles-ci sont également des canaux d’expression de fractions des classes populaires, dans le même temps qu’elles les canalisent. De plus, le taux de syndicalisation est nettement plus élevé qu’en France. Il n’est, en effet, pas rare d’avoir plus de 70 voire 80 pour cent de syndiqués dans certains secteurs et les syndicats jouent un rôle conséquent dans le monde associatif, soit en étant eux-mêmes à l’origine d’associations, de mouvements (notamment en éducation permanente) soit en étant présent, à titre secondaire, dans des associations.

IV. Le quatrième tient au fait qu’en Belgique les gouvernements des différentes instances fédérales sont des coalitions (socialistes / libéraux) au niveau fédéral, (socialistes / sociaux-chrétiens) en Communauté française et en Région wallonne, (socialistes / sociaux-chrétiens / écolos) en Région bruxelloise. Ces différentes coalitions, même si elles mettent toutes en avant des politiques néo-libérales d’activation de l’aide sociale, du chômage, etc., ne développent pas des politiques qui paraissent aussi agressives que celles de la majorité de droite en France. C’est là un effet, de l’importance du modèle belge de concertation sociale. De plus, le vocabulaire employé par ces coalitions est moins « guerrier » que celui de N. Sarkozy[7].

Deux constats complémentaires aux points II, III et IV :
- dans les différents gouvernements, des hommes et des femmes issus de l’immigration occupent des postes ministériels sans que cela ne soit un « événement » comme en France : ils ne sont plus des faire-valoir, des prétextes… en tout cas beaucoup moins qu’avant.
- la surface de ces coalitions dans les différents gouvernements, combinée à la puissance du pilier socialiste et du pilier chrétien permettent une articulation (variable selon les villes, les quartiers, etc.) entre ce qui se passe dans les associations, les quartiers et les décideurs politiques.

V. Le dernier élément tient à la définition et à l’influence du travail social. Le travail social en France dans ses deux composantes traditionnelles (assistants sociaux et éducateurs spécialisés) paraît plus défini réglementairement : les AS semblent coincées[8] par un travail administratif et technique alors que les éducateurs se centrent sur « l’intérieur » de ce qui se passe dans de petits groupes, sur la communication, les relations de proximité. En Belgique, les liens entre le travail social, le monde syndical et le champ politique sont plus fréquents et la séparation entre ceux-ci est très poreuse voire, pour certains - certes une petite minorité -, inexistante.
Ce qu’il s’agit simplement de montrer ici, c’est que certains travailleurs sociaux en Belgique jouent sans doute un rôle plus important dans l’encadrement global des classes populaires (soutien de groupes, montées en généralité, mise en avant de revendications, contacts avec les politiques, etc.) que celui joué par les travailleurs sociaux français. Une minorité (mais active) de travailleurs sociaux sont engagés dans des partis (la carrière d’AS peut d’ailleurs servir de marche-pied), dans des groupes de pression et occupent des responsabilités politiques.

[1] Ce texte fait suite au séminaire (CSE/EHESS) de Gérard Mauger, consacré cette année (2005-2006) à l’analyse des « émeutes » de novembre 2005 en France.
[2] Ces éléments pourraient constituer des conditions de (non) possibilité sociale, architecturale, institutionnelle, politique, historique de la survenance de ces « émeutes ».
[3] Gérard Mauger, reprenant la formule de Patrick Champagne, met en évidence le rôle de ces « émeutes de papier » dans la propagation des événements pendant ce mois de novembre 2005.
[4] Certaines maisons qui abritaient une famille ont ainsi été sommairement aménagées pour en faire des appartements. Là où vivaient 4, 5, 6 individus peuvent maintenant habiter jusqu’à 20, 25 individus.
[5] Stéphane Beaud et Michel Pialoux font remarquer dans leur dernier ouvrage commun : « On ne peut rien comprendre non plus aux violences urbaines ni aux problèmes de quartiers sans revenir sur l’histoire de l’immigration coloniale en France et sans prendre en considération l’histoire des pères immigrés. » : 2003, Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Paris, Fayard, p346
[6] Pour la Belgique, se référer à : Fondation Roi Baudouin, 2005, Le secteur associatif en Belgique. Une analyse quantitative et qualitative, Centre d’Economie Sociale de l’ULG / Hoger Instituut voor de Arbeid van de KUL, Bruxelles.
[7] Cette observation est sans doute moins vraie en Flandre où libéraux, sociaux-chrétiens et, parfois, socialistes, essaient de concurrencer l’extrême droite flamande (Vlaams Belang) en utilisant un vocabulaire très agressif vis-à-vis des allocataires sociaux (parfois en précisant de manière insidieuse qu’ils visent plus particulièrement les étrangers… ou les Wallons, mais c’est - presque - une autre histoire).
[8] Le féminin est systématiquement employé en France pour les AS. En Belgique le masculin est de mise même si la profession est très, très largement féminine.

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