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FOUCAULT ET BOURDIEU




(Publié dans l'Abécédaire de Pierre Bourdieu, Paris, Les Editions Sils Maria / Vrin, 2006)


Au cours des années 1950, Bourdieu assiste au cours du jeune Foucault qui hésitait alors entre une carrière de psychologue et de philosophe. Plus tard, Bourdieu rompt avec la philosophie pour devenir sociologue. Foucault (comme d'autres représentants de ce que Bourdieu a appelé l’« effet-logie[1] ») a certes incorporé dans son travail philosophique quelques-unes des démarches des sciences humaines, mais il n’a pas pour autant renoncé à les traiter de haut et à les considérer comme épistémiquement pauvres et politiquement suspectes. Une telle prise de position ne pouvait que contraster avec celle de Bourdieu qui a toujours défendu la possibilité d'une sociologie critique et scientifique. Alors que Foucault tendait à considérer que pouvoir et savoir - dans le cas des sciences de l'homme - allaient toujours de pair, pour Bourdieu au contraire, elles pouvaient contrôler réflexivement leurs propres conditions de production de vérité et se libérer ainsi de l’emprise des dominants.

Au cours des années 1970, alors que Bourdieu réaffirme sa perspective sociologique, Foucault apparaît à la fois comme un penseur proche et un concurrent. Sur le marché des biens théoriques, tous deux essayaient de se démarquer des formes les plus vulgaires du marxisme en produisant une théorie du fonctionnement du pouvoir et de ses techniques (Foucault) ou de la domination symbolique et des formes de capital (Bourdieu). Bien qu’ils aient été proches dans le champ intellectuel et susceptibles de capter l’attention du même public, pour Bourdieu, sa théorie de la violence symbolique, « fondée sur l’ajustement inconscient des structures subjectives aux structures objectives », se différenciait de la « théorie foucaldienne de la domination comme discipline et dressage »[2].


Cette concurrence est clairement perceptible dans la confrontation de deux ouvrages qui n’ont pas été écrits par Foucault ou Bourdieu, mais qui s’inspirent de leurs perspectives : La police des familles de Jacques Donzelot et Le travail social de Jeannine Verdès-Leroux. Dans la perspective critique de Verdès-Leroux (qui reflète l’état d’esprit de Bourdieu et de son école au milieu des 1970), les positions de Foucault (il y est fait référence sans le citer explicitement, mais tout lecteur un peu informé identifie facilement l’allusion) sont nées « du parti pris d'ignorer [...] la nature de classe des phénomènes sociaux », d'une méthodologie incapable de construire socialement et historiquement les différentes réalités analysées et de spécifier les « agents concrets » de toute transformation historique[3].



Quant à ce genre de travail « foucaldien », Bourdieu lui-même, qui se référait à Anne Querrien et Jacques Donzelot, le considérait comme une concession « au goût du jour de l’histoire des idées et en particulier à celle qui se donne des airs de radicalisme critique en pourfendant des adversaires morts et enterrés »[4]. Ainsi révélait-il l’arrogance de classe de ces auteurs : les lieux communs issus du gauchisme sur les « blocages libidinaux des instituteurs » étaient lus comme une « leçon de savoir-vivre bourgeois aux instituteurs petits-bourgeois et à leurs rêves de pouvoir ». Dans une note, Bourdieu concluait : « L’intention même de ressaisir les raisons d’être, outre qu’elle est exclue par le mépris de classe, suppose tout autre chose que la consultation de quelques textes pittoresques rencontrés au hasard des catalogues de la Bibliothèque nationale »[5]. Cette opposition théorique avait aussi une portée politique. Les allusions de Bourdieu ne laissaient aucune place à l’ambiguïté : ces discours étaient solidaires de nouveaux modes d’organisation de la domination et dans une certaine mesure constituaient un obstacle politique de premier ordre. Une convergence entre la bourgeoisie moderniste et le gauchisme intellectuel était suggérée : « En dénonçant, comme tel autre [Jacques Donzelot], la manière forte à l’âge de la manière douce […], cette histoire libérée (du travail de recherche historique) contribue à légitimer le dernier état des institutions de domination qui doivent la part la plus spécifique de leur efficacité au fait qu’elles restent profondément méconnaissables - entre autres raisons parce qu’elles se définissent précisément contre l’arrière garde dépassée »[6].

Après la mort de Michel Foucault, Bourdieu faisait une très nette différence entre l’œuvre foucaldienne et les travaux écrits par ceux qu’il considérait comme des « suiveurs ». Michel Foucault est alors présenté comme un penseur qui « a travaillé jusqu’au bout pour satisfaire les exigences de la recherche historique la plus avancée. Grand travailleur et homme de bibliothèque, il a combattu toute sa vie pour élargir la définition, c’est-à-dire la mission et la tâche de la philosophie. Ce qui supposait beaucoup de travail, pour cumuler les exigences de deux traditions, celles de l’histoire et celles de la philosophie, au lieu de se servir des unes pour échapper aux autres et réciproquement (comme cela se fait souvent aujourd’hui, et parfois même en son nom) »[7].

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[1] P. Bourdieu (avec Loïc J. D. Wacquant), Réponses. Pour une anthropologie réflexive, Paris, Seuil, 1992, p. 131.
[2] P. Bourdieu, Le bal des célibataires, Seuil, 2002, p. 245.
[3] J. Verdès-Leroux, Le travail social, Minuit, 1978, p. 8-9.
[4] P. Bourdieu, Le bal des célibataires, op. cit., p. 251.
[5] Ibid., p. 252.
[6] Ibid., p. 252-253.
[7] P. Bourdieu, « Instituer efficacement l’attitude critique », Interventions 1961-2001. Science sociale et action politique, Agone, 2002, p. 472.

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