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« Rancière lecteur de Bourdieu et Passeron : un conflit sur le lien entre connaissance et démocratie », en "Les lectures de Rancière"

 




Argumentaire – Dans les différentes étapes de son œuvre, Jacques Rancière a constamment dialogué avec l’histoire de la philosophie. Ses textes réagissent aux débats intellectuels du présent et s’engagent dans une conversation avec les travaux de ses contemporains. Mais les classiques de notre tradition philosophique – d’Aristote à Hobbes, de Kant à Sartre – sont également des interlocuteurs habituels de sa réflexion sur la politique, l’esthétique, l’histoire et l’éducation. Certains de ces dialogues se manifestent par des confrontations directes : c’est le cas de la polémique avec Althusser dans les années 1970 et avec Bourdieu dans la décennie suivante. D’autres changent d’intensité et voient les textes de référence se remplacer au fil du temps, comme celui qu’il entretient avec Platon depuis Le philosophe et ses pauvres (1983) jusqu’à La haine de la démocratie (2005). Certains témoignent d’une dette, comme avec Foucault dans La leçon d’Althusser (1974) ou avec Kant et Schiller dans Le partage du sensible (2000). D’autres marquent une rupture théorique, comme celle qui se produit avec Foucault lui-même dans les pages de Les Révoltes logiques.

Certains dialogues sont explicites : avec Habermas dans La Mésentente (1995), ou avec Debord dans Le spectateur émancipé (2008). D’autres, peut-être une part importante, sont implicites et se construisent par des commentaires allusifs, des références indirectes sans citation, des lectures obliques des textes, des réappropriations déplacées des idées. Rancière ne suit généralement pas les conventions académiques pour critiquer les idées des autres : restitution systématique de la théorie de l’auteur, réfutation de thèses problématiques, opposition d’idées alternatives, etc. Il n’explique pas d’autres auteurs et ne s’explique pas non plus devant eux. En général, lorsqu’il prend part à un débat philosophique, ce n’est pas pour confronter sa « théorie » avec celle des autres, mais pour déplacer les termes de la discussion et interroger les certitudes sur lesquelles elle repose. Ses lectures ne se concentrent jamais sur l’intégralité d’une œuvre ou la totalité de la philosophie d’un auteur. L’intervention de Rancière opère sur l’« échantillon » : un concept, une idée, un passage bref d’un texte à partir desquels il s’agit de restituer la logique ou d’identifier l’aporie d’une pensée, ou simplement de mettre en scène une mésentente.
Dans cette journée d’études, nous souhaitons interroger la manière dont ces gestes caractéristiques de la pratique philosophique de Rancière façonnent ses lectures de l’histoire de la philosophie. Cette manière si singulière de dialoguer avec la tradition est-elle délibérée ? Est-elle justifiée dans tous les cas ? Entretient-elle une relation avec les engagements théoriques, méthodologiques ou stylistiques fondamentaux de l’œuvre de Rancière ? Existe-t-il une correspondance entre la manière dont Rancière lit, fait et écrit la philosophie ? Nous aimerions dresser un répertoire des auteurs avec lesquels Rancière dialogue et interroger les raisons et modalités de ces dialogues. Nous souhaiterions également identifier les « arcanes » de sa philosophie, découvrir si, au-delà de ses interlocuteurs manifestes, ses textes contiennent des références cachées, des dettes inavouées ou des conversations silencieuses avec des auteurs inattendus de l’histoire de la philosophie. Nous souhaitons aussi expliciter les affinités possibles entre sa pensée et celle d’autres philosophes que Rancière semble ignorer ou feint d’ignorer, mais aussi les interpellations que certains auteurs contemporains ont adressées à son œuvre et qui demeurent sans réponse. Enfin, nous nous intéresserons aux torsions du canon opérées par les lectures de Rancière de l’histoire de la philosophie. Rancière élargit le canon de la philosophie (Gauny, Jacotot, la « voix » ouvrière), mais il déplace aussi ses frontières et les partages disciplinaires établies entre la philosophie et d’autres disciplines.
En somme, suivant une idée de H. Vincent , l’objectif de cette journée est de réfléchir sur les lectures de Rancière dans le double sens du terme : il s’agit de se demander ce que Rancière fait de l’histoire de la philosophie et ce que l’histoire de la philosophie fait de lui. Quelle place Rancière occupe-t-il dans cette histoire ? Sa philosophie indisciplinée échappe-t-elle au canon ? Que devient l’œuvre de Rancière lorsqu’elle est lue, interprétée, commentée, transmise en tant qu’œuvre philosophique ?

 

Programme

9h15 : Accueil.
9h30 : Introduction
9h40 : Elise Huchet (Universiteit Utrecht) – « Reconnaissance et conflictualité : la critique ranciérienne de la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth ».
10h10 : José Luis Moreno Pestaña (Universidad de Granada) – « Rancière lecteur de Bourdieu et Passeron : un conflit sur le lien entre connaissance et démocratie ».
10h40 : Discussion.
11h : Pause.
11h10 : Alfredo Sánchez Santiago (Université Paris 8) – « La leçon de Foucault dans La leçon d’Althusser  ».
11h40 : Orazio Irrera (Université Paris 8) – « Remarques sur la lutte de classe, les illégalismes et les codages moraux. Rancière auditeur des cours de Foucault ».
12h10 : Discussion.
12h30 : Pause déjeuner.
14h30 : Anders Fjeld (Kulturakademiet Paris) – « Rancière lecteur du jeune Marx (1961-1974) : mille marxismes du communisme français ».
15h : Giovanni Campailla – « Rancière lecteur de E. P. Thompson ».
15h30 : Discussion.
15h50 : Pause.
16h : Fabienne Brugère (Université Paris 8) – « Ce que le régime esthétique doit à Kant et à Schiller ».
16h30 : Zilong Zhao (Sorbonne Université) – « Rancière en traduction ».
17h : Discussion.
17h20 : Clôture.

 

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